Homélie du dimanche 6/05/2018

  • Dans le dessin animé Disney Le livre de la jungle, deux scènes : la
    première, lorsque l’on croit que Baloo est mort, du fait des coups de Sher
    Kan parce qu’il voulait protéger Mogwli. Alors, Baggera dit à Mowgli :
    « il n’y a pas de plus grand amour dans la vie que de donner sa vie pour
    ce qu’on aime ». La seconde scène, lorsque Mogwli veut quitter la jungle
    et partir pour le village des hommes. On entend alors deux voix : celle de
    Baloo qui dit à Mogwli « reste dans la jungle à vivre comme un ours » et
    Baggera qui lui dit « va avec les tiens et sois un homme ! ».
    Mowgli, c’est toi. D’une part, quelqu’un a donné sa vie pour toi, et là,
    radicalement, sans faire semblant, car on ne peut pas croire en un Dieu
    qui fasse semblant et qui n’aille pas jusqu’au bout. « L’amour seul est
    digne de foi » comme le disait un théologien, la véritable foi nait d’un
    amour donné jusqu’au bout, d’un amour qui fait ce qu’il dit : « je donne
    ma vie pour toi ».
    D’autre part, ce petit Mogwli, c’est toi pendant tes études. Tu es plus ou
    moins dans la jungle parce que ta vie n’est pas tout à fait « rangée »… ou
    en tout cas elle te semble foisonnante, débordante, mais tu ne sais pas
    trop dans quelle direction aller. Et tu sens bien que tu n’es pas fait
    fondamentalement pour une vie d’étudiant patachon qui passe d’un TD à
    une soirée ou d’une kholle à une sortie escalade dans une insouciance
    tiède. Tu sais au fond de toi que ce temps dans la jungle n’est qu’une
    période et qu’il faut ensuite choisir… même si t’aimerais bien choisir
    sans choisir, ou poser un choix qui permette de continuer à faire comme
    si tu n’avais pas choisi… et tu souffres donc de ne pas choisir… c’est le
    serpent qui se mord la queue !
    Face à ton envie de vie pleine, dense, décidée, Jésus non seulement te
    donne sa vie, car tu es son ami, mais il te donne des indications précises
    pour choisir ta vie. A priori, les déclarations de Jésus à ses disciples
    semblent belles, mais vagues « demeurez dans mon amour, que votre
    joie soit parfaite, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé,
    etc. ». Pourtant, ce sont les points de repères fondamentaux pour choisir
    la vie plutôt que la jungle. Si tu te demandes par exemple : « dans ce
    choix de métier ou d’études, est-ce que je donne ma vie ou est-ce que je
    la retiens ? », tu te poses une bonne question, et une question concrète !
    Le Christ entend ton paradoxe intérieur (« je suis bien dans la jungle à
    danser avec les singes et « en même temps » je sais que ma vie est
    ailleurs »), il ne le condamne pas et t’invite à poser un choix de vie, à
    faire une véritable élection de la vie que tu veux vivre !
    En nous demandant de nous « aimer les uns les autres comme il nous a
    aimé », Jésus n’est pas dans une espèce de monde Bisounours où tout le
    monde est gentil avec tout le monde et tout va bien dans le meilleur des
    mondes. Il t’invite à faire le choix de l’amour… et tu n’as qu’à contempler
    ta journée, ce n’est pas évident de choisir l’amour. Ce n’est pas évident de
    choisir l’amour de Dieu et de mettre sa foi en lui ; de choisir l’amour des
    autres, et d’être dans la bonté, la patience, la vérité, le pardon, le pardon à
    nouveau ; pas évident aussi d’être dans un bel amour de soi-même (pas
    dévalorisé et pas dans l’orgueil).
    Il s’agit de poser un véritable choix préférentiel, une élection pour choisir
    ce qui est bon pour toi. En choisissant d’aller au village, Mogwli n’a pas
    renié son « amitié » avec Baloo, mais il a choisi la vérité, et non pas la
  • fausseté « je suis un ours comme l’autre ». Être homme, être femme, c’est
    faire élection jour après jour, c’est choisir de se mettre dans le camp de
    ceux qui aiment Dieu, du côté de ceux qui aiment leurs frères, du côté de
    ce qu’ils reconnaissent qu’ils sont aimables ! Cela implique de se séparer
    du monde hostile, cette jungle qui te fait perdre ton humanité.
    Comme l’écrit saint Jean, tu es né de Dieu, né de l’amour de Dieu. Tu es
    fruit de l’amour et donc tu es amour. Dimanche dernier, Nathanaël te
    mettais en garde contre le pélagianisme, la tentation de se sauver par soi-
    même, de s’accomplir par soi-même, de ne trouver sa vie que par soi-
    même (= prendre une machette et vouloir tracer sa route par soi-même).
    C’est bien contre cela que Jésus veut te prémunir, en te disant que ta
    nature est dans l’amour de l’autre, nécessairement. « Ma vocation c’est
    l’amour » dit sainte Thérèse de Lisieux, et l’amour, ce n’est pas avec soi-
    même, c’est nécessairement avec l’autre.
    « Il en faut peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire ». Le
    nécessaire, ce n’est pas d’abord le strict nécessaire pour vivre en
    consommant moins, c’est bien plus profond que cela. « L’unique
    nécessaire, disait Maurice Blondel, c’est le Christ »… mais le Christ
    n’est pas fermé sur lui-même, le nécessaire, c’est non seulement la
    présence du Christ, mais c’est aussi l’autre que te donne le Christ et qui
    est nécessaire à ta vie. Et tu le sais bien, puisque tu passes autant de
    temps à te demander ce que pensent les autres de toi et de quelle manière
    tu vas pouvoir aimer l’autre… Mais il te faut intégrer que l’autre n’est pas
    seulement une option, mais qu’il est le nécessaire. Il s’agit donc pour toi,
    si tu veux vivre en vérité, si tu veux devenir ce que tu es, de t’appuyer
    sur le Christ et les autres, ce qui t’est nécessaire pour vivre… et ensuite
    de choisir ta vie, une vie qui sera pour l’autre et qui alors te sera rendue
    au centuple !
    Je sais bien que ce n’est pas simple pour toi de savoir véritablement ce
    que tu veux vivre de ta vie, et en plus comme tu es chrétien une question
    se rajoute (si l’on peut dire) : « qu’est-ce que Dieu attend de moi ? ».
    Ce n’est pas simple, mais si tu veux le savoir, il s’agit déjà de le
    demander à Dieu (qui n’est pas là pour te mettre la pression, mais pour
    t’insuffler l’Esprit de vie), puis de prendre les moyens pour te poser, et
    demander en vérité de quelle manière tu vas aimer les autres comme
    Dieu nous a aimé, de quelle manière tu vas servir Dieu, l’Eglise et le
    monde.
    La grandeur de Dieu, c’est qu’il t’appelle à la grandeur ! Il t’appelle à la
    grandeur parce qu’il sait que tu en es capable, c’est inscrit en toi. Ensuite,
    les modalités, tu vas les trouver. Le Christ ne reste pas spectateur de ta
    vie, il vient avec toi combattre contre tout ce qui pourrait entraver
    l’expansion de ta vie. Alors reçois l’unique nécessaire dans l’eucharistie,
    demande au Seigneur, humblement, dans le silence de ton cœur, de
    savoir comment te donner au monde, de savoir comment vivre ton
    humanité. Il est grand le mystère de la foi qui te relie à Dieu. Elle est
    grande aussi la confiance que Dieu a en toi